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Rallumer la lumière
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Rallumer la lumière

 

Parlons un peu de symbolisme en politique.

De façon apparemment étonnante, la question de la lumière en ville fut un sujet très présent lors des dernières élections municipales.

Marqueur d’un clivage écologie/gauche contre droite/extrême droite, c’est aussi un enjeu opposant la raison au sentiment.

Pollution lumineuse impactant la biodiversité d’une part, crainte de l’insécurité d’autre part.

Je parle ici volontairement de sentiment d’insécurité car, à l’heure actuelle, il ne semble pas y avoir de lien entre augmentation de la délinquance et extinction des lumières municipales.

Mais, au-delà de cette opposition, il me semble qu’à une époque où le symbolique tend à être oublié par une partie du spectre politique, il fait ici un retour fracassant.

Autour de la perception fondamentale qu’est la vue s’est constituée tout une symbolique, à travers le temps et l’espace, dans laquelle la présence et l’absence de lumière forment une dualité élémentaire.

Pour nous, elle se traduit par l’opposition entre ordre et chaos, connaissance et ignorance.

Nous convoquons toujours régulièrement les Lumières comme mouvement d’idées qui visait à dissiper les ténèbres constituées par les dogmes et les superstitions.

La lumière devient alors symbole de progrès, de justice et d'autonomie individuelle ; en un mot, de libération.

En miroir, l’obscurité est synonyme d’obscurantisme.

Alors, paradoxalement, cet acte de la raison qui imposait de réduire l’éclairage pour le bien commun, est aussi celui qui fait craindre le retour du chaos.

L’instrumentalisation politique était trop simple pour ne pas être saisie, et nous voyons aujourd’hui des mises en scène (parfois laborieuses) de nouveaux maires rallumant la lumière dans un acte quasi divin criant « que la lumière soit ! », quand leurs prédécesseurs avaient voulu discrètement réduire l’emprise humaine sur le monde.

Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres qui vient nous démontrer qu’en politique, comme dans bien des domaines, on ne peut jamais engager une action uniquement sur des critères purement rationnels. L’humain n’est pas une machine, il imagine et ressent bien au-delà du raisonnable.

Mais cela en dit peut-être plus sur nos falotiers.

Dans l’ombre se cache ce que nous ne voulons pas voir – pulsions, désirs et craintes inavouables –, tout ce qui vient contredire notre idéal. L’existence même de cette obscurité, en double inversé, est perturbante. Ce que nous y cachons n’est jamais que ce que nous projetons sur nos ennemis.

Ne jamais éteindre la lumière c’est refuser d’accepter l’existence de cette partie mystérieuse, de ce qui nous échappe. Sous le projecteur permanent nous sommes contraints à la maitrise totale, la lumière est un outil de surveillance et de dévoilement forcé.

Maitrise de la nature et maitrise de soi ne sont que les deux faces d’une même pièce.

Or, il n’y a pas tant un antagonisme qu’une complémentarité entre ombre et lumière, et c’est peut-être là qu’il faudra chercher le récit qui rendra plus acceptable une telle mesure.

Nombreuses sont les cosmologies dans lesquelles un champ symbolique est attaché à la lumière et à la noirceur, chacune ayant besoin de l’autre pour exister. Le juste ne se trouve ni dans l’un ni dans l’autre, mais dans leur équilibre.

Revaloriser l'obscurité, c'est aussi reconnaître la nécessité de zones de mystère dans une société tendant à la transparence totale. La lumière comme source de vie et de connaissance ne prend son sens que par rapport au repos et à l’inexploré de l'obscurité.

Sauf qu’un tel changement ne se décrète pas. Il s’institue, ou non, de façon contingente, sur une longue période.

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